II
- Mais qu’est ce que tu fais là ?
- Tu m’as appelé, tu te souviens ?
Oui elle se souvenait, mais elle ne s’était pas attendu à ce qu’il vienne. Elle l’avait appelé pour parler un peu, pas pour qu’il sorte de chez lui en courant et se précipite chez elle. C’était pourtant ce qu’il avait fait…c’était ce qu’il faisait toujours, elle n’aurait pas du être surprise de le trouver à sa porte. Oui, peut-être l’avait-elle fait exprès finalement. Parce qu’il était la seule personne qu’elle avait envie de voir pour le moment…en règle générale, il était la seule personne qu’elle avait envie de voir. Ses parents n’étaient plus que des inconnus à ses yeux et elle n’avait pas réellement d’amis. Les filles la jalousaient, les garçons ne voyaient en elle qu’une sorte d’accessoire qui allait bien avec leur blouson ou leur moto. Quel existence pitoyable ! existence qu’il était seul à reconnaître en tant que telle…
- Tu veux entrer ? proposa t-elle.
- A toi de me le dire.
- Dans ce cas, je préfère que tu rentres chez toi. Je n’ai pas besoin de toi tu sais !
- Alors pourquoi tu m’as appelé ?
- C’était une erreur, je me suis trompée de numéro. Je voulais appeler…
Mais aucun nom ne venait. Et puis à quoi bon ? il savait toujours quand elle mentait. En ce moment même il devait savoir qu’en vérité elle avait envie qu’il rentre, la prenne dans ses bras et lui dise que tout se passerait bien. Ces mots-là ne sonnaient vrai que quand c’était lui qui les disait.
- Le dernier bus est sans doute passé maintenant, soupira t-il. Je veux bien m’en aller mais cela me prendra trop de temps de rentrer chez moi ! je suis crevé, j’ai besoin de dormir.
- Bon, j’ai pitié de toi. Allez entre, tu peux dormir ici.
Il entra avec un sourire dans l’appartement à moitié délabré. Comment pouvait-elle vivre ici ? elle habitait dans une impasse au fin fond d’un quartier mal famé, dans un appartement aux murs lézardés et dont le toit fuyait. Plusieurs fois il lui avait conseillé de retourner vivre chez ses parents mais elle refusait obstinément de l’écouter. Elle disait qu’elle préférait de loin vivre dans un taudis que devoir supporter son père et sa belle-mère.
- Il gèle ici ! se plaignit Vincent. Tu n’as toujours pas le chauffage ? Comment fais-tu ?
- Je met des pulls. Si tu préfères dormir dehors je ne te retiens pas !
- Non non, ça ira. Tu as quelque chose à manger ?
Elle hocha la tête avec un léger soupir et disparut dans la cuisine, le laissant s’installer sur le vieux canapé du salon. Elle ne possédait que trois pièces : un salon, une cuisine et une salle de bain. Elle n’avait pas de chambre et dormait en général sur le canapé en question. Ce n’était pas une question d’argent, elle n’en manquait pas. Mais tout ce qu’elle pouvait économiser, elle l’économisait. Plus tard, elle aurait besoin de cet argent. Elle avait quelque chose d’important à faire, quelque chose qui valait le coup qu’on sacrifie un peu de confort.
- Je ne comprends pas, lança Vincent. Tu vis dans cet appart’ pourri mais tu t’achètes des fringues à la mode et du maquillage de marque ! Où est la logique là-dedans ?
Elle sortit de la cuisine, une assiette pleine de gâteau à la main qu’elle posa devant lui.
- Les vêtements sont des cadeaux de mon père, il croit qu’en me les offrant il se fera pardonner. Quant au maquillage…c’est autre chose.
Il fronça légèrement les sourcils mais ne répondit pas. Puis il jeta un œil à la part énorme de gâteau devant lui.
- C’est ton anniversaire ?
- Non. Je l’avais acheté pour Ben et moi, j’avais prévu de lui demander de passer la nuit ici.
- Je vois.
Il y eut un court silence puis Vincent planta sa cuillère dans la part de gâteau et en goûta un morceau.
- Il est super bon ! tu l’as acheté où ?
- Dans la nouvelle pâtisserie à l’angle de la rue Carnot. Je le trouvais beau.
- Il est vraiment excellent ! je pourrais en manger un entier comme cela !
- Ne te gêne pas dans ce cas. Je n’en voudrai pas moi.
- Tu ne l’as même pas goûté ?
Elle secoua la tête de droite à gauche.
Non, elle n’en avait pas eu envie. Et si Vincent ne le mangeait pas, elle le jetterait probablement. C’était toujours pareil, avec tous ses copains, ses efforts finissaient toujours à la poubelle. Si bien qu’elle se demandait si cela valait le coup d’en faire.
- C’était un imbécile, fit soudainement Vincent.
- Oui…mais je n’ai pas été très intelligente non plus.
Elle sentit que sa gorge se nouait et que les larmes commençaient à venir.
- C’est drôle, j’ai l’impression de revivre sans arrêt la même histoire. Je commet sans arrêt les mêmes erreurs. Je dois être stupide.
Il la regarda d’un air grave puis s’approcha et la serra légèrement contre lui.
- Tu n’es pas stupide, murmura t-il. Un peu naïve c’est tout.
- Mais, sanglota t-elle, je croyais vraiment que cela allait marcher cette fois !
- Je sais.
Il resserra légèrement son étreinte.
Lola n’était pas stupide mais elle croyait trop facilement les autres. Elle était incapable de discerner la vérité du mensonge. Ou peut-être faisait-elle semblant de croire les mensonges que ses petits amis successifs lui disaient. Elle ne pouvait pas rester seule, elle avait constamment besoin d’être avec quelqu’un. Et c’était pour cela qu’il était là. Il savait que, malgré ce qu’elle disait, elle avait besoin de lui. Les garçons avec qui elle sortait ne se rendaient pas compte de la chance qu’ils avaient mais lui savait bien qu’il ne pourrait jamais rêver meilleur destin que d’être toujours à ses côtés…
- Il faut que cela change, souffla t-elle. La prochaine fois, je ferai attention…la prochaine fois…
Elle se dégagea de son étreinte et essuya ses larmes.
- Cela ne sert à rien de pleurer, fit-elle avec un sourire. Tu devrais finir le gâteau, il y a de la glace dedans , elle risque de fondre.
* * *
Mais qui ?
Il fallait qu’elle se trouve un nouveau copain, quelqu’un de sérieux, quelqu’un de différent de tous ses petits amis précédents…mais qui ?
Elle balaya la salle de classe d’un regard distrait…le professeur de philosophie n’était pas mal… mais non ! sortir avec un professeur, à quoi pensait-elle ? mais peut-être n’était-il pas marié ? Ou bien…non, c’était hors de question ! il lui fallait quelqu’un de sérieux cette fois-ci !
Son regard s’arrêta un instant sur Vincent qui bavardait avec sa voisine, sa nouvelle conquête. Mais lui aussi était hors de question !
Peut-être était-ce une cause perdue après tout…peut-être Ben avait-il raison, peut-être qu’une fille comme elle ne pourrait jamais vivre d’histoire sérieuse. Et peut-être était-ce pour le mieux…l’amour faisait mal. Non, l’amour à sens unique faisait mal, mais l’amour réciproque ? comment aurait-elle pu le savoir… d’aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours été amoureuse de Vincent. Il n’y avait jamais eu personne d’autre …et il n’y aura sans doute jamais personne d’autre, pensa t’elle en soupirant.
Et, soudainement, elle croisa le regard de son voisin de rangée.
C’était lui !
C’était lui qu’il lui fallait ! Il était l’opposé exact de tous les garçons avec qui elle était sortie !
Elle lui fit un mince sourire mais il détourna le regard comme s’il ne l’avait même pas vue. Qu’à cela ne tienne, il serait à elle !
Julien…
* * *
- Salut, je m’appelle Lola.
- Je sais. Tu es dans ma classe depuis trois ans.
- Oui, bon voilà, je voulais te demander si tu pouvais m’aider. Tu vois, je suis nulle en maths et…
- Pourquoi tu ne vas pas voir le professeur ? soupira Julien.
- Je serais plus à l’aise avec un autre élève.
Il se leva et la regarda un instant sans qu’aucune expression ne transparaisse sur son visage.
- Cherche quelqu’un d’autre, finit-il par lâcher.
Avant qu’elle ait eu le temps de répondre quoique ce soit, il était parti.
Oh mais il n’était pas question qu’elle lâche prise ! elle avait décidé, ce serait lui ou personne ! elle finirait par l’avoir et elle tâcherait de tomber amoureuse elle aussi…
De loin, Vincent la regardait, mi-amusé mi-inquiet. Si Lola se mettait à poursuivre Julien, l’avenir promettait d’être intéressant. Elle n’était pas du genre à laisser tomber et lui pas du genre à se laisser facilement apprivoiser. Simplement, ça lui faisait mal de voir Lola dans cet état à nouveau . C’était toujours ainsi quand un de ses petits amis la laissait tomber. Elle se mettait aussitôt à la recherche de quelqu’un d’autre… c’était à la fois impressionnant et effrayant ! comme faisait-elle pour se remettre si vite de ses ruptures ? s’en remettait-elle réellement ou faisait-elle semblant ? elle agissait toujours de façon légère, parlait de choses futiles et se contredisait sans cesse, comme une enfant capricieuse, mais n’était-ce pas qu’une façade ? parfois même lui avait du mal à voir au delà de ce qu’elle voulait bien montrer…elle n’arrivait à lui cacher que très peu de choses, mais n’était-ce pas les choses les plus importantes ?
* * *
- Qu’est ce qu’elle te voulait ?
- Elle m’a demandé de l’aider en maths. Je suppose qu’elle voulait me jouer un mauvais tour.
Roxanne fronça les sourcils. Elle n’en était pas si certaine, cela ne ressemblait pas à Lola. Non c’était sans doute autre chose…la Princesse du lycée ne s’abaisserait pas à faire de telles blagues. Elle se devait de rester la miss Parfaite que tout le monde connaissait.
Roxanne la détestait ! Ce genre de filles ne devrait pas exister !
- Ne t’énerve pas.
- Je ne suis pas énervée, protesta la jeune fille. Je me demande simplement quel était son véritable motif.
Julien haussa les épaules. Il n’aurait pas pu moins s’en soucier ! ce que faisait les autres ne l’intéressait pas.
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