Pour Agathe, si elle passe par là, c'est la nouvelle que j'avais prévu de t'envoyer, si tu la lis pas, j'te l'envoie et puis si tu la lis, j'en écris une autre :)Je suis un garçon et j’ai neuf ans. Ou peut-être dix-neuf, je sais plus. J’ai une mère, pas de père. J’vis dans le sud de la France, près de la mer. J’ai une maison, elle est pas grande mais elle est pas petite non plus. Dans la cuisine, il y a toujours une odeur de tabac froid, c’est la faute à ma mère.
Dans le salon, il y a toujours plein de lumière. J’aime bien aller dehors, et recevoir les rayons, j’aime bien cette sensation de chaleur.
Parfois le soir, je pleure. Enfoui dans mes draps pour pas réveiller ma mère. Alors parfois, le chat vient me lécher la main et réclamer un câlin. J’arrête de pleurer et j’le prends dans mes bras.
Un jour, je m’en irai. J’irai très loin, et je serai heureux. J’oublierai toute mon enfance, j’rendrai les gens autour de moi heureux. J’nagerai dans le bonheur et j’y crèverai. Ouais, j’crèverai heureux.
Ce matin, ma mère est venue me réveiller. D’habitude, elle me réveille pas, j’le fais tout seul. J’ai 12 ans. Elle avait les yeux rouges, embués, elle a rien dit, alors moi non plus, j’ai rien dit. J’ai compris que je devais me préparer, elle est descendue préparer le petit-déjeuner. On a vite mangé, dans le silence. Et puis on est partis en voiture. Au bout de quelques minutes, j’ai osé lui demander où on allait et elle m’a répondu « Loin. On déménage vers Paris. » J’ai pas demandé pourquoi. J’crois que j’voulais pas savoir. Le voyage a duré trois heures, peut-être quatre. On s’est arrêté à mis chemin, elle a bu un thé et m’a acheté un chocolat chaud mais je l’ai pas bu. On est remonté et on a continué. On parlait toujours pas, alors elle a voulu que je lui parle, de moi, de ce que j’aimais et de ce que je voulais faire. Elle veut que je fasse de grandes études et que je réussisse ma vie, pas comme elle. C’est elle qui le dit. Mais peut-être qu’elle a pas tort dans le fond. C’est une bonne mère. Pas toujours, mais c’est la mienne, de mère, et elle m’aime. Moi aussi je l’aime et j’aime ses câlins, sa façon de parler et son parfum. Alors je lui ai dit « Je veux être artiste » Elle a fait une sale gueule mais elle m’a dit qu’il fallait que j’y crois et que ça pouvait rapporter. J’sais pas si ça m’a encouragé. L’argent, c’est pas trop une grande motivation pour moi.
On est arrivé. La voiture se gare devant un immeuble miteux, dehors ça pue. Le crépis s’en va, les volets aussi. Une vieille femme nous ouvre la porte, ma mère et elle semblent se connaître. Je suis bien accueilli. Il y a un homme à l’intérieur, j’apprends plus tard que c’est le mari de cette femme. Il connaît aussi ma mère. Je m’abstiens de poser toutes les questions qui me rongent depuis le départ. Je découvre que ma mère a emporté plusieurs valises, je ne les avais pas encore vues. Elle a dû les préparer avant. Le couple me parle, me fait de grands sourires. Ils ont l’air de bien m’aimer. Moi aussi, je les aime bien.
Le dîner est bon, et l’ambiance festive. Au moment du coucher, je demande à maman qui sont ces gens. Elle me répond que l’homme est son oncle, et donc mon grand oncle et que la femme est son épouse. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas fait leur connaissance plus tôt mais elle me fait signe de dormir et m’embrasse sur le front. C’est chouette, j’ai ma chambre. Et elle est plutôt grande.
Le lendemain, maman n’est plus là. Je grandirai sans elle.